Grâce à la liberté dans les communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées.
Friedrich Nietzsche (Fragments posthumes XIII-883)

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Manipulation de l'esprit
Mémoire et stress
Mensonge : comment le détecter
Mensonge blanc, pieux mensonge


Manipulation de l'esprit










Mémoire et stress

Une nouvelle bouleversante, un événement inattendu, un moment de stress particulier s'inscrivent indéfectiblement dans la mémoire et sont faciles à remémorer. On se souvient du moment de la journée ou de la nuit, de la manière dont on était habillé, des vêtements que portaient les autres, des mots que l'on a dit et de ceux qu'on a entendus, on se souvient des expressions des visages et de ce qui se passait autour, du temps qu'il faisait. On aimerait mieux ne pas se rappeler tant de détails, mais la scène est gravée plus profondément dans la mémoire que tout autre souvenir, indélébile empreinte.
Non seulement on sait très bien où on était, ce que l'on faisait, quelle l'heure il était, quel jour de la semaine lorsqu'on a appris une très mauvaise nouvelle, mais on se souvient aussi de ce que l'on a fait après, des mots dits et redits de manière cathartique.

La mémoire n'est pas une caméra de surveillance, elle ne photographie pas, elle est reconstructive, elle ne stocke pas tous les détails d'une scène, seuls ceux qui semblent essentiels, elle engrange, elle récupère, elle recombine, elle reconstruit en permanence, elle peut même élaborer de faux souvenirs auxquels le sujet adhère totalement, elle est donc trompeuse. C'est dire qu'un témoignage basé sur des souvenirs très anciens sera implacablement mis en doute par la justice.

On parle de mémoire au singulier, mais en fait on en a deux "à long terme" (Tulving) la mémoire épisodique (autobiographique) et la mémoire sémantique (le monde). On peut avoir oublié d'où on vient, mais savoir que Paris est la première ville touristique du monde.
L'imagination a besoin de la mémoire, elle emprunte ses circuits neuronaux. Les souvenirs les plus émotionnels sont les plus persistants. 
Il y a aussi les primary et recency effects : on se rappelle mieux les premiers éléments (effet de primauté) et les derniers éléments (effet de récence) d'une liste.


Mensonge : comment le détecter ?
Dans la revue Law and Human Behavior Aldert Vrij, l’un des spécialistes mondiaux de la détection du mensonge dans un contexte légal, publie les résultats de deux nouvelles expériences (2007). La première compare la capacité de trois styles d’interrogatoire de police (collecte d’informations - questions ouvertes, l’interrogatoire accusateur et l’entretien d’analyse comportementale - questions ouvertes puis prédéfinies) à inciter un suspect à produire des indices verbaux du mensonge. La deuxième analyse l’aptitude de policiers à détecter le mensonge ou la vérité selon le style avec lequel ont été interrogés les suspects.
Les propos sont analysés selon deux méthodes différentes : 
La CBCA (Criterion-Based Content Analysis) procède à l'analyse verbale de la validité (vs. fausseté) d'une déclaration (datant des années 50 (Allemagne, Suède), cette méthode était à l'origine destinée à évaluer la crédibilité des allégations d'agression sexuelle faites par des enfants). Le présupposé est qu'une déclaration sincère diffère en contenu et en style d'une déclaration fabriquée. 
le CR (contrôle de la réalité), théorie selon laquelle il existe des différences qualitatives entre les souvenirs réels et les souvenirs imaginés (comme les souvenirs inventés). Les premiers, dérivant de sources externes, contiennent des informations sensorielles, des détails spatiaux et temporels alors que les seconds, dérivant d’une source interne, font référence à des opérations cognitives (pensées, raisonnements...). Les propos d’un suspect qui dit la vérité devraient donc contenir plus d’éléments sensoriels et contextuels que ceux d’un suspect qui ment.


Les résultats de l’expérience montrent que l’interrogatoire basé sur la collecte d’informations permet de générer un plus grand nombre d’indices verbaux du mensonge que le style accusateur. Dans ce dernier cas, la longueur des entretiens est plus courte, les suspects répondant typiquement par des dénégations brèves des accusations. Quant à l’entretien d’analyse comportementale, c’est essentiellement dans la phase de collecte d’informations que les indicateurs verbaux du mensonge sont produits. Les auteurs de l’étude estiment donc que l’intérêt de la phase de questions prédéfinies n’est pas démontré. [1]
Les résultats de la première expérience indiquent également que le codage CR est un outil plus efficace pour détecter le mensonge dans les propos des suspects que la technique CBCA (voir Masip et coll., 2005, pour une analyse plus nuancée de l’efficacité du codage CR). En particulier, le codage CR permet de différencier significativement les mensonges des propos véridiques lorsque les interrogatoires reposent sur la collecte d’informations ou l’Entretien d’Analyse Comportementale. Par contre, le CBCA ne peut les distinguer significativement que dans les interrogatoires basés sur la collecte d’informations. Autre point intéressant à noter : le codage CR manuel est plus efficace que le codage CR effectué automatiquement par un logiciel (Linguistic Inquiry and Word Count). Les styles d’interrogatoire d’un suspect ne sont donc pas tous aussi efficaces pour produire des indices verbaux du mensonge. 

La deuxième expérience de Vrij et al. (2007) a pour objectif de savoir si des policiers vont être sensibles à ces différences. Ceux-ci doivent observer des vidéos enregistrées au cours de l’expérience précédente et décider si le suspect ment ou dit la vérité.
En raison des résultats obtenus dans la première expérience, on pourrait s’attendre à ce que les policiers soient plus performants lorsque les interrogatoires sont conduits avec la méthode de collecte des informations. Ce n’est pas du tout le cas ! La précision des policiers dans la détection du mensonge et de la vérité atteint un niveau similaire avec toutes les méthodes d’interrogatoire. En moyenne, la précision est de 50 % et ne diffère pas du niveau de la chance. Ce résultat confirme une fois de plus que la détection du mensonge est une tâche particulièrement ardue.
Un élément inquiétant est noté : lorsque les propos des suspects ont été recueillis à l’aide d’un interrogatoire accusateur, le nombre de fausses accusations (juger qu’un suspect ment alors qu’il dit la vérité) est significativement plus élevé !
Le simple fait d’observer les interrogatoires ne permet pas de distinguer avec efficacité le mensonge de la vérité, même lorsque ceux-ci sont réalisés avec une méthode permettant de générer un plus grand nombre d’indices verbaux du mensonge par les suspects. Une méthode d’analyse linguistique de ces énoncés semble alors nécessaire.
[1] Les prédictions sur le comportement des menteurs qui fondent cette méthode ont fait, par ailleurs, l’objet de critiques sévères. Par exemple, elles supposent que les menteurs sont moins coopératifs et apparaissent plus nerveux que les personnes disant la vérité. C’est le contraire qui a été observé. Il est probable, pourtant, que cette technique soit utilisée fréquemment. D’après les données recueillies par Vrij et al (2007), 300 000 professionnels auraient déjà été formés à cette technique dans le monde.

Aldert Vrij et Pär Granhag recommandent aux chercheurs de se concentrer désormais sur les questions que l’interviewer devrait poser à son interlocuteur afin de provoquer l’apparition des indices du mensonge et de maximiser les différences entre mensonge et vérité. Ils suggèrent donc de substituer une approche active de l’interrogatoire à une approche passive.
Par ailleurs, dans la vie de tous les jours, le mensonge est un processus dynamique se manifestant au cours d’interactions sociales. La détection du mensonge et de la vérité est une tâche difficile, certains s'en sortent mieux que d’autres. Les menteurs efficaces, c’est-à-dire les participants qui, en mentant, réussissent à être crédibles, sont ceux qui discriminent le mieux entre mensonge et vérité chez leurs interlocuteurs.
Il existerait donc une aptitude générale au mensonge, qui influencerait à la fois la capacité à produire et à détecter les mensonges. L’étude a de plus montré que cette aptitude ne serait pas liée au niveau intellectuel des sujets (quotient intellectuel), ni même à leur aptitude à l’empathie ou à leur capacité à identifier et à décrire leurs propres émotions.

Mensonge par omission
C'est la dissimulation de la vérité.
Le dicton « toute vérité n'est pas bonne à dire » renvoie aussi à l'idée que, peut-être, toute vérité n'est pas bonne à entendre et entraîne ainsi un "bon" mensonge ou un mensonge "blanc", censé être pour la bonne cause, pour le bien de tous.



Menterie ou mensonge
La menterie est l'énoncé délibéré d'un fait contraire à la vérité. Il ne faut pas la confondre avec la contre-vérité, qui désigne simplement une affirmation inexacte, sans préjuger du fait que le locuteur le sache ou non. 
Le mensonge est une forme de manipulation qui vise à faire croire à l'interlocuteur ce que celui-ci n'aurait pas cru, s'il avait eu accès à la vérité.
Mentir implique le déguisement de la pensée, afin de duper, de tromper. L'intention distingue le mensonge d'autres usages de la parole à des fins autres que la véracité.  

Morale et religion distinguent traditionnellement trois sortes de mensonges :
  • Le mensonge joyeux, énoncé pour plaisanter, mais pas toujours drôle.
  • Le mensonge officieux, que l’on énonce pour rendre service à autrui (pieu mensonge) ou, le plus souvent, à soi-même. Sa gravité est proportionnelle au sujet et aux circonstances. 
  • Le mensonge pernicieux ou malicieux, qui a non seulement l'effet, mais le but de nuire à autrui. C'est le seul vraiment répréhensible.
Mais des motivations très diverses, éventuellement inconscientes, justifient ou auto-justifient des mensonges que H.v Gijseghem classe selon leur gravité6 :
  • Les pseudo-mensonges de l'enfant, souvent ludiques et dits sans aucune intentionnalité malveillante, sont à relier à la créativité naturelle de l'enfant ;
  • Les mensonges-désirs cherchent à nier une réalité frustrante ou inacceptable (selon l'adage, on pourrait d'ailleurs se mentir à soi-même) ;
  • Les mensonges altruistes qui sont censés supposés protéger l'autre (l'enfant, l'ami, l'être aimé, un groupe vulnérable), mais ce type de mensonge peut basculer dans l'abus de pouvoir si l'ignorance ou la faiblesse d'une personne (supposée ne pas pouvoir supporter la vérité) permettent de la manipuler ou de diminuer son autonomie décisionnelle. On peut parfois aussi y voir un manque de courage dans l'évitement d'une recherche commune du chemin qui permettrait de dire la vérité ;
  • Les mensonges utilitaires, pour acquérir un bien ou un service, préserver l'amour de quelqu'un ou s'éviter une sanction ;
  • Les mensonges hostiles, nourris par la haine et l'envie, sont proférés dans le but de nuire.

Benjamin Constant, dans son célèbre débat avec Emmanuel Kant, défend le « droit de mentir ».