Grâce à la liberté dans les communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées.
Friedrich Nietzsche (Fragments posthumes XIII-883)

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Fact-Checking
Fait-divers
Folimage ou spin (docteur)
Forensique (Science)
Forum (de discussion)
 Fuites (de l'enquête vers la presse)
 
Fact checking
Les médias ne se bornent pas à informer mais sont aussi le principal véhicule du moralisme et des idéologies dominantes. L'inquisition médiatique ne vise donc pas exclusivement à "faire toute la lumière" mais également à ensevelir les faits sous un fatras de commentaires moralisateurs ou idéologiques qui viennent obscurcir la réalité. C'est le paradoxe du rapport contemporain à l'information : nous ne souffrons pas de la censure ou de la rareté de l'information mais nous subissons un bombardement totalement dérégulé d'informations - vraies, fausses ou approximatives – accompagnées par un flux continu de commentaires divers et contradictoires, plus ou moins intelligents ou fallacieux. Dans ce contexte, il est presque aussi difficile de construire un jugement objectif que lorsque l'information est marquée par la rareté et la régulation par un monopole médiatique.
Il importe de distinguer faits et interprétations, mais la construction des faits repose toujours sur une certaine interprétation du réel. Un écueil de taille demeure car qu'est-ce qu'une nouvelle vraie ? Il y a toujours un peu d'inexactitude... Un chiffre peu cacher bien des choses, une statistique ou un graphique sont aisément manipulables. Un mot peut être imprécis mais en même temps porter une certaine vérité. 
Le fact-checking s'attache à des éléments précis et souvent concrets, mais pas aux différents «échelons» de vérité. Le fact-checking auquel ont recours depuis plusieurs années de nombreux sites d’information est nécessaire mais assurément insuffisant pour contrer l’impact des fake news. Les internautes qui partagent les fausses informations à partir de sites hors système n’ont aucune raison de croire la «vérification des faits» effectuée par ceux-là même dont ils contestent la légitimité. Le fact-checking ne peut être le «contrepoison» et cela pose de sérieux défis aux démocraties, dont les différents acteurs de nos sociétés commencent à peine à prendre conscience. Ils peuvent être résumés en trois questions.
1) Comment les médias professionnels peuvent-ils rebâtir le socle de confiance qui a été sérieusement affaibli auprès de pans entiers de la société ? Cette confiance peut-elle prendre d’autres formes que celles que nous avons connues jusqu’ici ?
2) Comment combattre la prolifération des fake news lorsqu’il n’y a pas de source universelle, ni même de «famille» de sources, acceptée par tous les «netizens» ? Une partie de la réponse ne passe-t-elle pas par l’école et la formation de futurs citoyens avertis ?
3) Comment un système démocratique peut-il durer et prospérer lorsque ses citoyens ne partagent plus la même base d’informations, lorsque les faits ne sont plus suffisants pour créer une base de connaissance commune ?

Faits vs Infox

En 1848, Tocqueville fait le constat de cette incapacité qu'ont à se comprendre les élites et le peuple : "Le peuple, étant en quelque sorte hors de tout mouvement officiel, a créé sa propre vie. Se détachant de plus en plus de l'esprit et du cœur de ceux qui étaient supposés le diriger, il a donné son esprit et son cœur à ceux qui étaient naturellement liés à lui, et beaucoup d'entre eux sont de vains utopistes et de dangereux démagogues." Il concluait : "Nous sommes sur un volcan". Le Printemps des peuples lui donna raison.

Une loi sur les fake news serait une manière de dire au peuple "taisez-vous, seule l'élite dit la vérité. Le seul moyen de réduire la distance entre le "peuple" et les "élites" (à supposer que l'on sache ce que l'on entend par là) est d'éduquer le premier et de lui permettre de donner libre cours à sa capacité de jugement.

Il appartient aux intellectuels, comme disait Julien Benda, de rappeler la valeur de la vérité et de s'engager en son nom. Pour cela il faut d'abord rétablir l'idée que les faits comptent.

La distinction brouillée entre vrai et faux (post-vérité), a des effets délétères sur nos démocraties.
Ce qui est remis en cause ce sont les faits, ce qui arrive ou qui aurait pu ne pas arriver car on est dans le domaine de la contingence. Il se produit une sorte de déconnexion entre le fait d'émettre des opinions et l'appui de ces opinions sur des faits. On ne discute de manière valable que si les opinions qu'on avance s'étaient sur des faits (Hannah Arendt).
En appeler dans l'absolu aux droits de l'homme n'a de sens que s'il existe des institutions efficaces pour garantir ces droits. Le droit le plus fondamental est le «droit d'avoir des droits».
Comme les vérités factuelles sont contingentes et qu'il pourrait donc en être autrement, il est facile de leur substituer "faits alternatifs".
La liberté d'opinion est une farce si les informations factuelles ne sont pas garanties et si les faits eux-mêmes sont contestés. Malheureusement, l'une des techniques les plus efficaces pour brouiller la distinction entre vérité factuelle et mensonge consiste à affirmer que toute prétendue vérité factuelle n'est qu'une opinion différente.
Selon Hannah Arendt, le danger est encore plus grand: 
La substitution cohérente et totale des mensonges à la vérité factuelle n'a pas pour effet de faire accepter les mensonges comme des vérités et la vérité comme un mensonge, mais que le sens à travers lequel nous nous repérons dans le monde réel - et la catégorie "vérité contre mensonge" est l'un des moyens mentaux servant cette fin - est en train d'être détruit. 
Les possibilités de mentir deviennent illimitées et rencontrent souvent peu de résistance.
Beaucoup de libéraux s'interrogent sur le fait que, lorsque leur vérification des faits montre clairement et définitivement qu'un mensonge est un mensonge, les gens ne semblent pas concernés, sont indifférents. Mais Arendt a compris comment fonctionne la propagande. 
Ce qui convainc les masses, ce ne sont pas des faits, pas même des faits inventés, mais seulement la cohérence du système dont ils font vraisemblablement partie.
Les personnes qui se sentent négligées et oubliées ou victimes aspirent à un récit - même inventé - qui donnerait un sens à l’anxiété qu’ils éprouvent et promettrait une forme de rédemption. Une histoire fictive susceptible de résoudre un problème est beaucoup plus attrayante que des faits et des arguments raisonnables, mais qui ne résolvent rien.
L’argument général d’Arendt est le suivant : la vérité n’est pas la seule valeur de la sphère politique, en particulier dans une démocratie, et, d’une certaine manière, on peut dire que l’opinion, plus que la vérité, constitue le véritable fondement de la démocratie ; néanmoins, la formation de l’opinion dans une démocratie exige que les vérités factuelles soient raisonnablement respectées.
La démocratie exige de faire place à la pluralité des opinions, mais les opinions ne peuvent régner que si l'on se soucie en premier lieu des faits. La culture du débat, où chacun, même le « moins savant », peut apporter sa contribution, implique-t-elle cependant de considérer que toutes les opinions se valent et que les faits ne jouent aucun rôle dans les discussions politiques ?
Une démocratie livrée au relativisme et éventuellement au cynisme serait exposée à la démagogie que redoutait Platon : tout serait permis, les politiciens pourraient mentir autant qu’ils veulent, l’important serait la persuasion et non la vérité, etc.
Arendt défend l’idée que « les faits informent les opinions » et que les opinions, en démocratie, doivent « respecter la vérité factuelle ». C’est une condition nécessaire pour débattre de sujets ordinaires.
Dans nos démocraties les pouvoirs publics peuvent promouvoir une certaine conception de la réalité relayée par les médias, mais ils ne peuvent modifier la réalité factuelle à leur guise.

On peut cependant distinguer deux formes différentes de post-vérité. Une première attitude consiste à considérer que ce que l’on veut croire est plus important que ce qui peut être prouvé. Il s’agit moins de mensonges directs que de refuser, en quelque sorte, les différents degrés de vraisemblance ou de preuve ; de présenter les opinions les plus instruites et les mieux étayées comme étant de même valeur que les opinions immédiates, qui n’ont aucune preuve ou argument à fournir, mais dont ceux qui les ont jugent – ou feignent de juger, peu importe ici – que cela ne les invalide pas. Disons qu’il s’agit ici d’un mépris ostensible pour le travail de vérification et d’argumentation qui devrait permettre de hiérarchiser les opinions en fonction de leur valeur de vérité ou de leur correspondance avec des états de fait que l’on peut attester. Cette "post-vérité par indifférence ou indistinction" doit être distinguée d’une seconde attitude, qui s'y trouve parfois articulée : la construction délibérée de fausses informations. Elle consiste à se débarrasser de l'évidence factuelle et aboutir à une sorte de diversité indifférenciée où l'énoncé des opinions n'a plus besoin d'être étayé ni légitimé par les faits. 
Si les opinions ne sont fondées que pour autant qu'elles s'appuient sur des vérités de fait, la post-vérité met à bas cette validation et aboutit ainsi à l'effacement du partage entre le vrai et le faux. Il n'est plus nécessaire que les faits informent les opinions. La post-vérité renvoie à une zone grise où l'on ne sait plus si les choses sont vraies ou fausses. Elle est bien plus problématique que le mensonge. 

Estimer que la pluralité des opinions est un principe fondamental de la démocratie ne signifie en aucun cas que toutes les opinions se valent. Face à ce relativisme, il est essentiel de considérer que les opinions légitimes sont celles qui s'appuient sur des faits.  
dans nos démocraties, le danger réside plutôt dans la tendance au relativisme du "tout se vaut". On peut ainsi remettre en question ce que Hannah Arendt appelle "les vérités de fait" - les vérités historiques, les événements, ce qui est arrivé. La post-vérité détache les faits de leur réalité objective pour les transformer en opinions contingentes que n'importe qui peut soutenir comme étant "vraies". Les gens en arrivent à croire une information que, pourtant, ils savent fausse ! 



Fait-divers
Il désigne, selon Roland Barthes, une information inclassable, relevant du registre hétérogène des "nouvelles informes" : meurtres, agressions, désastres..., qui captivent autant qu'ils épouvantent parce qu'ils renvoient "à l'homme, à son histoire, à son aliénation, à ses fantasmes, à ses rêves, à ses peurs".
Il en va de l’élaboration de ce que Paul Ricoeur appelle l’identité narrative : nous sommes ce que nous nous racontons. Comprendre les événements suppose de balayer toute idée de mal à l’état pur.




Folimage ou spin (docteur)
Une chose est de se défendre, une autre est d'embaucher un docteur Folimage, une sorte de menteur professionnel et de mentor dont les outils sont la poudre aux yeux, les miroirs aux alouettes et la propagande et le travail consiste à manipuler les opinions au mépris de la réalité des faits, à changer les perceptions négatives en perceptions positives.

Forensique (science)
Les médecins légistes recherchent les éléments présents alors qu'ils devraient être absents et réciproquement, ce qui est tout aussi important, les éléments absents alors qu'ils être présents.


Forum (de discussion) 
Sur les forums il y a des gens qui font des efforts extraordinaires pour convaincre les autres que les MC sont innocents, mais il n'y a pas de gens faisant des efforts extraordinaires pour convaincre les autres que les MC sont coupables. En revanche on voit des gens souligner des éléments qui jettent un doute sur certains aspects de la (très succincte) théorie des MC. 


Fuites (de l'enquête dans la presse)
Malgré le secret de l'instruction, il arrive que des éléments d’une enquête, théoriquement confidentiels, se retrouvent dans la presse. Comment ? Est-ce lié aux relations parfois tendues entre gendarmes et policiers en charge du même dossier et aussi avec le magistrat instructeur ?
Du côté des journalistes, il est évident qu’une bonne histoire suppose des détails favorisant l’immersion du lecteur, auditeur ou spectateur. Mais les journalistes ne sont pas tous d’irresponsables chasseurs de scoops et se défendent de nuire à l’efficacité des enquêtes qu’ils relatent. Parfois ils renoncent même à dévoiler des éléments en leur possession afin de ne pas porter tort  l'enquête.  
Juridiquement, le procureur de la République et éventuellement le juge d’instruction sont seuls maîtres de ce qui peut ou ne peut pas être dit à la presse au sujet d’une affaire judiciaire. Parfois magistrats instructeurs et enquêteurs élaborent ensemble des stratégies de communication qui pallient la frustration. Parfois surgissent de querelles d’ego ou de véritables divergences sur la méthode à adopter, volonté de certains de se mettre en avant, souci de dissimuler des erreurs, idéologie, méfiance fondée ou infondée… Parfois les enquêteurs déplorent un contrôle trop tatillon qui fait passer le formalisme de la procédure avant la recherche de la vérité.

Les fuites peuvent provenir de la gendarmerie, de la police, des magistrats, des greffes des tribunaux, des fonctionnaires chargés des scellés, des conjoints qui ne comprennent pas l’importance de la confidentialité mais à qui les chargés de l’affaire se confient, des enfants qui surprennent des conversations et racontent à leurs copains… En général il est très difficile d'apurer les responsabilités.

Condamner a priori n'est pas une bonne manière de faire, affirmer sans la moindre preuve que les fuites viennent de la gendarmerie ou de la PJ revient à nourrir une polémique malsaine, étaler publiquement la défiance vis-à-vis des enquêteurs écarte la manifestation de la vérité au centre de cette affaire. »