Grâce à la liberté dans les communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées.
Friedrich Nietzsche (Fragments posthumes XIII-883)

19 - La vérité obtiendra-t-elle un sursis ?










Le 30 janvier 2017, le comité restreint de la Chambre des Communes pour la culture, les médias et le sport, en quête de moyens de réaction face au concept et au phénomène de l'information fausse (infox), lança une enquête et invita le public à faire connaître son point de vue avant le 3 mars.

Neuf jours auparavant (21 janvier), l'attaché de presse de la Maison Blanche, Sean Spicer, avait accusé les médias d'avoir délibérément sous-estimé l'importance de la foule lors de la cérémonie inaugurale de la présidence de Donald Trump. C'était faux, mais il n'avait fait que réitérer une pratique courante.
Kellyanne Conway, conseillère de DT, interrogée par Meet the Press, déclara que SS avait proféré non des faussetés, mais des "faits alternatifs", ce qui lui valut cette réplique : les faits alternatifs ne sont pas des faits, mais des contre-vérités.

KC voulait probablement dire que SS avait donné son interprétation des faits, mais avec "faits alternatifs" elle présupposait l'existence d'un monde parallèle dans lequel les puissants, s'excluant de notre monde commun, pourraient décider, avec certitude de l'impunité, que des allégations inexactes ou trompeuses sont des faits. Être cru ou non n’est pas le problème, la crédibilité n’est pas prise en compte, toute tentative de réfutation étant donc neutralisée.

S'il est socialement préoccupant de voir contre-vérités et opinions tenues pour des faits circuler indifféremment et induire une perception altérée de la réalité, l'indifférence à l'égard de la vérification des faits apparaît encore plus préoccupante.
En réalité, "faits alternatifs" revient à dire "taisez-vous!". La "post-vérité" est-elle liée à une montée de la "post-ignorance"?

Le 31 janvier 2017, la Cour suprême de justice portugaise (STJ) confirma la décision de la Cour d'appel dans l'affaire McCann c. Amaral et al. Selon l'avocat des appelants, Isabel Duarte, les McCann portaient depuis près de neuf ans les stigmates de l'innocence avec une double peine, la perte de leur enfant d'un côté, les persécutions d'un ancien inspecteur de police (G. Amaral) de l'autre. Dra Duarte avait formulé ses allégations à partir de la conclusion de l'ordonnance de classement de juillet 2008 mettant fin à l'enquête criminelle, faute d'obtention d'élément de preuve quant à quelque commission de crime par les suspects (les MC et une autre personne). Dra Duarte conféra indûment à cette ordonnance la valeur d'autorité de la chose jugée établissant l'innocence de ses clients.

Les juges de la STJ, qui n'étaient pas enclins à désigner les contre-vérités comme "faits alternatifs", rappelèrent que le dépôt du dossier avait été déterminé non pas parce que les procureurs avaient acquis la conviction que les appelants n'avaient commis aucun crime (article 277 du CPP), mais par l'impossibilité pour le ministère public d'obtenir des preuves suffisantes de la pratique de crime par les appelants (article 277-2). Les juges firent brièvement allusion à la principale raison de cette impossibilité, la question de l'innocence ou de la culpabilité des McCann concernant les faits ayant conduit à la disparition de leur fille étant hors sujet.

Selon les juges de la STJ, dont la décision fait référence notamment aux doutes des procureurs au sujet de l'histoire racontée par les McCann et des discrépances dans la ligne de temps, il n'était pas acceptable de considérer que l'ordonnance de classement, fondée sur l'insuffisance des preuves, dût être traitée comme une preuve d'innocence.

En répondant aux allégations des appelants, les juges de la STJ ouvrirent incontournablement une sorte de boîte de Pandore. Le doute envahit toute l'affaire McCann, un espace qu'occupait depuis 9 ans leur innocence grâce à une conférence de presse où leur chargé de communication, M. Mitchell, fit savoir que ses clients avaient été "blanchis". Un peu avant, ce 21 juillet 2008, le ministère public portugais avait annoncé dans un court communiqué l'ordonnance de classement de l'enquête sur la disparition de MMC, aucune preuve de crime n'ayant été trouvée, ce qui avait pour effet de lever tout statut d'arguido (suspect). Le même communiqué indiquait également que ceux qui en avaient la légitimité (les McCann, par exemple) pouvaient demander l'ouverture de la phase d'instruction ou la réouverture de l'enquête, des points auxquels M. Mitchell ne fit point allusion.

Que M. Mitchell ait induit le public en erreur volontairement ou non est hors sujet. Néanmoins, à la suite du communiqué de presse de M. Mitchell, tous les journaux nationaux et internationaux titrèrent faussement "Les McCann officiellement sanctionnés par la police", "Les McCann pourraient se plaindre du statut de suspect", "Les McCann menacent de poursuivre la police portugaise pour l'enquête ratée", "L'angoisse des McCann :  la police devrait être sur le banc des accusés", etc.

Bien entendu, cet exemple d'information erronée ou erronée n'est qu'un exemple d'un phénomène multiforme, mais on observe que, bien que les réseaux sociaux aient critiqué la version de M. Mitchell quant à l'ordonnance du MP, les MSM ont fait la sourde oreille. Même après la publication de cette ordonnance et sa traduction ultérieure, les journaux n'ont aucunement vérifié les faits, peut-être parce qu'il leur tenait plus à coeur d'être politiquement corrects.

Le fait que la plus haute juridiction portugaise ait indirectement ruiné l'interprétation erronée de l'ordonnance de classement juste un jour après l'appel à communication sur les fake news de la Chambre des Communes était pure coïncidence, mais semblait exiger qu'il en fut tiré parti. En tant qu'étrangère, j'ai demandé si j'avais le droit d'envoyer une communication. Le greffier du comité a répondu que l'enquête était ouverte aux citoyens d'outre-mer. J'ai choisi de comprendre qu'il voulait dire "citoyens européens". Vérité des faits ou défaite de la vérité ? respecte les indications formelles de l'appel de la Commission.


Pendant ce temps, des militants contre le journalisme tabloïd ont exhorté les gens à inonder l’enquête de la Chambre des Communes de plaintes sur les inexactitudes des MSM (Main Stream Media). Bien que le cadre de référence n'indiquât pas que l'enquête ne couvrirait pas les fake news publiées par les journaux membres d'IPSO, le président du comité, le député Damian Collins, a déclaré que ces plaintes ne seraient pas prises en compte: il fallait les envoyer à IPSO, l'organe régulateur mis sur pied par l’industrie de la presse, le problème étant qu'en fait d'inexactitude, il n'était pas possible de se plaindre d'une fausseté publiée en ligne.

À propos d'IPSO, un flagrant cas d'inexactitude sur divers points (et non d'interprétation biaisée) s'est produit à l'automne dernier : les McCann luttent contre Gonçalo Amaral à la CEDH pour l'empêcher de s'enrichir (aux dépens de Madeleine's Fund). J'ai fait l'expérience d'envoyer une plainte (qui, ainsi que la demande de révision et l'échange de courriels, peut être lue ici) d'abord à The Sun puis à IPSO. IPSO n'a même pas mené d'enquête réglementaire, ce qui prouve, si cela était nécessaire, que cet organisme n'est pas un régulateur indépendant ou efficace pour la presse.

Pourquoi, au sujet de l'infox, les médias traditionnels ne présenteraient-ils pas aujourd'hui, comme ils le faisaient dans le passé, le même type de menace que les médias sociaux qui inquiètent tant les autorités? L'infox dans la presse écrite (voir la longue "rumeur jemmied window / shutter") a souvent une diffusion beaucoup plus large et donc pernicieuse que celle publiée sur d'obscurs sites Web.

Le 2 mars dernier, un article du Daily Mail se demandait, à propos du nouveau documentaire de Netflix consacré à Madeleine McCann, si Gonçalo Amaral, toujours mêlé à une longue bataille de diffamation avec les MC, y participerait. J'ai fait observer au Daily Mail que MC v Amaral et al., qui n'avait jamais été une action en diffamation, avait épuisé tous les recours, le Daily Mail a rétorqué que l'avocate portugaise de Kate et Gerry McCann, Isobel (sic) Duarte, avait interjeté appel auprès du CEDH contre le jugement portugais après que M. Amaral eut eu gain de cause en diffamation ... Le journal en déduisait que le différend était toujours en cours et durait depuis longtemps puisqu'il n'avait pas encore été réglé ..

Jusqu'à récemment, on pouvait croire que la rectification de l'histoire et de l'actualité était le sinistre apanage des régimes totalitaires. Nous ne vivons pas sous le règne de Big Brother et pourtant les faits sont précaires qu'ils mettent en danger nos démocraties. Comment les faire correctement fonctionner ? Faut-il craindre, comme Marcel Gauchet, une sorte d'anomie démocratique ?

Nous n'avons pas choisi l'époque où nous vivons, celle où nous allons mourir, mieux vaudrait essayer de la comprendre.

Ne reconnaît-on pas l'arbre à ses fruits ?


Mars 2019