Grâce à la liberté dans les communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées.
Friedrich Nietzsche (Fragments posthumes XIII-883)

07 - SET 13 - Bilger et Boris J.

Articles de blog écrits juste après la constitution des MC en témoins assistés. Remarquer que l'un et l'autre ne semblent pas mettre en cause l'enlèvement.

 

L'esthétique du malheur - 13.09.2007

Philippe Bilger


Depuis qu'on écrit sur elle - ces derniers jours, le Parisien, Paris Match et le Nouvel Observateur -, je me demande pourquoi l'affaire McCann passionne à ce point. Elle mobilise les médias, les magazines people, des personnalités, même sportives, qui ne nous avaient pas accoutumés à les voir sortir de leurs occupations quotidiennes avec générosité.
Cette fascination, sans qu'une seconde je prétende donner un avis sur le fond, touche la forme que revêt inévitablement le malheur. Force est de considérer que la tragédie a une esthétique et qu'elle plaît d'autant plus si elle brille de l'éclat sombre des énigmes qu'on souhaite confusément ne jamais voir résolues.
Avant de tenter une explication, une digression sur l'Ecole nationale de la magistrature (ENM).


La première nomination, à ma connaissance, opérée par la ministre de la Justice tranche heureusement sur la pratique ancienne qui choisissait des personnalités capables d'être assimilées aisément par l'institution ou l'établissement à réformer. Pour l'ENM, il semble que, sans doute pour le plus grand bien de celle-ci, on ait fait l'inverse en décidant de promouvoir un magistrat adepte des grands espaces plutôt que du pré carré des revendications corporatistes : Jean-François Thony. C'est l’École qui devra s'adapter à lui, et non  le contraire. A mon sens, il aura du travail. Je n'oublie pas qu'il n'y a pas si longtemps  des auditeurs syndiqués ont voté une motion de soutien au juge Burgaud et que tout récemment une promotion "enthousiaste" (Le Monde) de 280 élèves s'est abritée sous l'aile d'Eva Joly. Décidément, la magistrature en devenir ne comprendra jamais où ses admirations devraient la conduire. Elle sera toujours idolâtre du clinquant discutable plutôt que de l'humilité remarquable, des donneurs de leçons (au nom de quelles réussites ?) plutôt que des discrets exceptionnels. Il y a des magistrats qui ne font pas des aller-retour entre la Norvège et la France, qui ne festoient pas lors de l'interpellation de personnes soupçonnées, et qui auraient pu et du être distingués par une promotion plus clairvoyante. Le président Hayat à Nice, le formidable juge Chapart qui a terminé le dossier des disparus de Mourmelon. Un jour, peut-être, on ne confondra plus à Bordeaux la grandeur de la magistrature avec sa capacité virile de faire mal. On a le droit de rêver.
Revenons à l'affaire McCann. La disparition de la petite Maddie, l'exhibition permanente de ses parents,  la beauté du couple et de leurs enfants, les péripéties d'une procédure portugaise qu'on appréhende mal avec ses rebondissements, le caractère étonnamment festif donné à ce qui devrait être un chemin de croix et de peine, le débat public sur les soupçons et les charges, une forte odeur de mondanité, l'argent qui coule à flot, l'impudeur et la vulgarité des parasites du malheur des autres, l'obscurité et le mystère, tout est, depuis quelques mois, de nature à faire de cette tragédie un must sur tous les plans.
Mais il y a plus et mieux, ou pire. Je me demande si l'histoire de cette dramatique épreuve ne correspond pas à la contradiction de l'opinion publique, sous toutes les latitudes, d'être à la fois juge au quotidien et haletante devant l'inconnu inentamable. Au fond, le citoyen curieux croit tout savoir et ne veut pas tout apprendre. Détective du dimanche, persuadé d'avoir les lumières qui conviennent, il se félicite de s'affronter à une nuit qui lui fait peur et le fait trembler en se regardant soi-même. Il y a des crimes qui indignent seulement. L'enlèvement qui se situe entre l'espoir et le désespoir, entre la mort et la vie, remue infiniment plus en nous. C'est comme si notre être, tout à coup, se découvrait chevalier blanc étrangement fraternel, prêt à épouser la cause des parents de Maddie et se risquant à abriter des pensées et des soupçons vite refoulés à leur sujet.
Approfondissons. Ce qui advient en dernière analyse, c'est l'émergence d'une sorte de curiosité trouble pour les mécanismes intimes qui ont peut-être fait des coupables de cet élégant couple, ou de l'homme, ou de la femme, victimes d'une dévastation secrète, naufragés du cœur et de la vie derrière leur surface lisse et polie, incarnation d'un désordre d'autant plus fascinant qu'il se dégage à peine d'apparences qui parviennent tant bien que mal à l'occulter.
C'est très injuste mais il est des malheurs qui sont vécus sans éclat, avec la douleur plate et quotidienne de sensibilités brisées, dans le silence et l'indifférence. Et il y a des catastrophes comme des spectacles. L'esthétique entoure l'irréparable d'une aura donnant l'impression que le monde entier se rassemble autour du pire prévisible, comme s'il s'agissait d'un feu de joie.
Maddie est presque devenue un prétexte. On l'oublie au milieu de ce qu'on lui consacre. Ce serait fabuleux si un signe, un signe de vie, rendait vaine et inutile cette étrange et trop longue danse macabre.


Madeleine McCann saga reflects our society - 13.09.2007
Boris Johnson - Telegraph
Je ne peux plus le supporter. Je ne supporte pas la manipulation vertigineuse de mes sympathies. J'ai d'abord eu une idée assez claire de ce qui était arrivé à la pauvre petite Maddie McCann. Puis toutes ces horribles rumeurs ont commencé à émaner de la police portugaise et mes émotions ont basculé dans la direction opposée ; et puis il y aurait une contre-rumeur assez convaincante, et un essai savant d'un expert en criminalistique expliquant que les tests ADN ne sont pas toujours ce qu'ils semblent être, jusqu'à ce que je sois arrivé à une position à 5h30 mercredi après-midi - la dernière. J'ose m'asseoir pour écrire cet article - quand je ne sais franchement pas quoi penser.

Je me tourne en vain vers la presse tabloïd, avec ses légions de journalistes à Praia da Luz et sa longue expérience pour attiser l’hystérie de ses lecteurs. Qu'en est-il ? Les parents McCann sont-ils des meurtriers au cœur froid qui ont réussi à concocter une gigantesque fraude impliquant les forces de police d'Europe occidentale, la papauté et des centaines de députés britanniques arborant des rubans jaunes? Ou bien sont-ils des parents aimants et normaux qui ont été victimes d'un crime terrible et qui voient maintenant leur agonie aggravée par une opération cousue de fil blanc conduite par l'équivalent portugais de l'inspecteur Clouseau?

De toute façon, c'est une histoire de tabloïd sensationnelle et pourtant les articles ne peuvent pas aller dans les deux sens. Les journalistes sont coincés au milieu, incertains, prudents, en nuances. L'artillerie lourde de Fleet Street a ses barils chargés, prêts à être utilisés dans les deux cas. Mais ils n'osent pas les renvoyer. Ils ne savent pas. Je ne sais pas. Tu ne sais pas. Aucun de nous ne sait. En principe, nous sommes tous plongés dans le doute - et pourtant, ce n’est pas, hélas, comment beaucoup d'entre nous se comportent. Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir blâmer les McCann et à chaque heure qui passe, nous semblons oublier qu'il y a la présomption d'innocence dans ce pays.

Avec une confiance de plus en plus grande, nous nous bouchons le nez et faisons rouler nos yeux et affirmons que nous avons toujours pensé qu'il y avait quelque chose de louche dans l'histoire. Nous transmettons - avec tous les signes de l'autorité - une allégation étrange que nous avons tirée d'Internet ou de la presse portugaise non pasteurisée, et ce bacille se transforme aux contact des tabloïds britanniques en quelque chose d'encore plus effroyable avant d'être renvoyé aux Portugais, et ainsi le cycle continue.

D'une manière effrayante, c'est presque comme si nous désirions établir la culpabilité des parents. Je me suis retrouvé en train de lire des dizaines de pages imprimées, de regarder de grands diagrammes du complexe de vacances Mark Warner et d'essayer de déterminer s'ils auraient pu le faire, compte tenu de ce que nous savons sur la ligne de temps présumée. J'ai ruminé le type mystérieux qui aurait été vu portant un enfant dans une couverture et je me suis demandé qui ce type aurait pu être. J'ai essayé de voir une signification possible dans l'écart entre les estimations du nombre de bouteilles de vin consommées - jusqu'à ce que je me dise tout à coup: pourquoi?

Pourquoi est-ce que j'essaie de construire ces factoids - qui peuvent tous être sans importance - autour d'une supposition de culpabilité? Pourquoi 17 000 personnes ont-elles déjà signé une pétition en ligne demandant aux services sociaux d'examiner le bien-être des plus jeunes enfants McCann? Pourquoi sommes-nous tous maintenant apparemment convaincus de savoir ce qui s’est passé, à savoir que les appels téléphoniques à la radio doivent être retenus par le poids des appels hostiles?

Je m'intéresse à cette hostilité - ce désir agressif de culpabiliser - et il me semble qu'il a plusieurs causes. Nous voulons que l'histoire se termine, bien sûr. C’est l’événement le plus misérable d’un été misérable et nous souhaitons un climax d’une manière ou d’une autre, même si le dénouement dépasse le drame le plus épouvantable du meurtre en famille de Channel Five. Peut-être sommes-nous plus enclins à blâmer les McCann parce que notre sympathie a caillé (tourné).

Tout le monde était tellement horrifié à l'idée qu'une enfant soit enlevée. Tout le monde a le sentiment qu'il aurait pu si facilement se trouver dans la même situation que ces pauvres parents - et bien sûr, l'irritation des gens peut être plus grande lorsqu'ils découvrent que les choses ne sont pas ce qu'elles paraissaient. Et puis il y a le fait simple mais affreux de la nature humaine - la faiblesse émotionnelle qui anime la vente de tant de journaux. C'est une fragilité qui est au cœur de la politique, et notre analyse de la manière de traiter cette fragilité détermine des aspects tels que la fiscalité et les dépenses publiques, ainsi que tout notre concept de justice sociale et de redistribution des richesses.

C’est un fait inévitable de la nature humaine que nous semblons incapables de nous juger et de nous évaluer nous-mêmes, si ce n’est en nous référant à d’autres personnes. Si nous voyons les autres faire beaucoup mieux que nous, nous nous sentons souvent menacés et malheureux; et nous nous sentons trop souvent rassurés de voir une autre personne échouer ou obtenir son aide. S'il y a un élément de schadenfreude dans le traitement des McCann, c'est désagréable,  il se peut même que ce soit complètement déplacé.
Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais je trouve très difficile de voir comment ils auraient pu dissimuler un corps pendant près d'un mois avant de le mettre dans le coffre et de l'enlever ensuite pour l'enterrer.